Shrek 2 ou l’ascension de Dreamworks face à Disney

Pour la sortie des deux premiers volumes de Shrek (et on va se mentir, ce sont les meilleurs de la quadrilogie), je voulais revenir sur le meilleur opus, celui qui a permis de placer Dreamsworks quasi au même rang que Disney, j’ai nommé Shrek 2. Sortie en 2004, cette suite fut largement attendue et sera un carton international, au point d’être sélectionné pour la palme d’or à Cannes en France.  Il marquera l’histoire du cinéma et apportera un tournant tant dans l’animation que dans l’histoire du studio. Dans cet opus, Shrek et Fiona sont mariés et plus amoureux que jamais. Après leur lune de miel, le couple est convié par les parents de la princesse à séjourner dans leur royaume. Mais Shrek étant un ogre, son apparence et ses manières ne passent pas. Le roi et marraine Bonne Fée se mettent à comploter pour écarter l’ogre de leur plan. Reprenant certaines thématiques et codes du premier, le studio s’est assuré une réussite certaine et il devient ainsi un acteur important dans le secteur du cinéma d’animation. On peut ainsi revenir sur la manière dont Shrek 2 a permis à Dreamworks d’élever son influence jusqu’au point de devenir un farouche concurrent du studio Disney.

Un vent nouveau

Pour comprendre l’engouement que Shrek 2 a suscité et le raz-de-marée que fut le film, il faut se remettre dans le contexte de l’époque. Nous sommes en 2004, Disney venait de sortir La Ferme se rebelle (en avril pour l’Amérique du Nord, en juillet pour la sortie française) qui est unanimement décrié et détesté tant par la critique que le public. Vu comme étant un des pires films du studio aux grandes oreilles, elle confirme la perte de vitesse du studio et la fin de son monopole dans le paysage de l’animation. A partir de là, le champ est libre pour la concurrence. D’autres studios en profitent pour émerger et se faire une place au soleil. On peut penser à Pixar, bien sûr, qui sortira les Indestructibles quelques mois plus tard, mais aussi au sujet qui nous intéresse ici, au studio Dreamworks. La réussite du premier Shrek et des derniers films en image de synthèse à confirmer que Disney n’avait pas vu venir que l’animation 3D allait se démocratiser jusqu’à en devenir la norme.

Il faut se rappeler qu’au début des années 2000, les films en 3D n’étaient pas majoritaires. Toys Story, le premier film en images de synthèse n’est sorti que 9 ans plus tôt et il y a encore autant de films d’animation en 2D qu’en 3D dans les salles de cinéma à cette période. Pour sa suite, le studio n’a pas lésiné sur les moyens pour donner le meilleur rendu possible : les textures des poils et des cheveux sont retravaillées pour qu’ils semblent le plus soyeux que possible (on ne peut que penser à la chevelure flamboyante de Charmant). C’est officiel, on assistait à un véritable tournant dans le monde de l’animation. Mais pour se démarquer de ses concurrents, le studio utilise une autre formule : un humour régressif avec un rythme effréné. Dreamworks se veut plus pop et ne s’en cache pas. Il endosse le rôle d’un enfant terrible avec un antihéros grossier et grincheux. Dreamworks n’hésite pas à utiliser des musiques existantes dans notre monde alors que les autres studios créaient leur propre musique originale. Par ailleurs la bande-son de Shrek est très pop et bourré d’énergie(et vous pourrez dire ce que vous voulez mais la version de « La vida loca » de L’âne et du Chat Potté est supérieure à celle de Ricky Martin). Ou encore L’utilisation d’acteurs connus pour le doublage (qu’on nomme le star talent), on peut penser à Cameron Diaz qui double Fiona ou encore à Eddie Murphy pour l’âne afin de faire parler du film. On peut remarquer Disney, bien que réfractaire, le fera pour Shakira dans Zootopie.

Des Contes revisités

Il faut bien se l’avouer, Disney possède le monopole des contes et histoires adaptés. Le studio le fait de manière plus classique et lissée avec des personnages gentils, beaux et attachants. Tout en sauvegardant une morale très attendue, bien que très bien réalisé cela peut donner un air très convenu à l’ensemble. Si Disney se veut très bonne élève, ce n’est pas le cas de Dreamworks qui reprend les codes des contes merveilleux pour mieux les renversés. Ici, tous les stéréotypes sont repris pour mieux les détournés : Marraine la bonne fée n’est pas si gentille que ça, le prince charmant est un goujat ou encore le Chat botté est un mercenaire. Le studio joue énormément avec les connaissances et les attentes cognitives du spectateur qui a grandi avec ces histoires et qui pensent connaitre les contes classiques sur le bout des doigts. Mais Shrek ne parodie pas seulement les contes mais aussi reprend des codes de notre réalité pour les réadapter dans la diégèse du film. On peut penser à Fort Fort Lointain qui est tout un univers reprenant les codes d’Hollywood, des fameux panneaux de la cité des anges aux rues avec ses marques et ses entreprises comme Starbucks dans la scène où Cake Kong détruit la ville. Tout le côté star-système est parodié et repris, les princesses sont des célébrités et Marraine la bonne fée est la coqueluche de ce monde. De ce fait, le spectateur prend plaisir à reconnaître çà et là tous les clins d’œil que le film lui fait, créant une sorte de complicité et une connivence qui le flatte. Cependant, le film réussit à rester cohérent dans un univers aussi riche et fourni, le côté référentiel n’est pas lourd et il réussit à créer sa propre patte et son propre humour. En effet, si la marche à suivre est celle de l’autodérision, le film cherche avant tout à se montrer irrévérencieux et vulgaire avec ses blagues de pets et de rots (mais pas trop vulgaire car on reste family friendly quand même). L’humour fuse donc et permet de donner du rythme, laissant un rendu survitaminé et déjanté.

Une ode à l’acceptation de soi et à la différence

Les thématiques du deuxième opus sont un prolongement du premier, il en suit sa logique et sa problématique. Dans Shrek premier du nom, notre héros était un ogre conscient de son apparence et de sa nature. Il sait que parce qu’il est ogre, les gens le repoussent, ils ont peur de lui, et ils le rejettent par ignorance. Il s’est totalement imprégné de cette haine et rejette les autres à son tour. Jusqu’à ce qu’il rencontre Fiona, qui l’aime comme il est. D’être égoïste et fuyant le monde autour de lui, il apprend à aimer et à être aimé, à vouloir le bonheur d’autrui coûte que coûte. C’est une véritable ode à l’acceptation de soi. Cependant tout recommence dans cette suite, le père de sa bien-aimée le rejette, tout comme la maîtresse des lieux, à savoir Marraine la bonne fée. Tout est remis en question et il doit encore prouver qu’il est digne d’être accepté. Shrek se bat pour son bonheur, pour choisir sa voie, ce qui le rend heureux. Il questionne ce statut quo du méchant ogre qui finit seul et détesté de tous. Il a le droit au bonheur comme tous les autres et même de finir avec une princesse. Ici, le renversement de personnage est beaucoup plus accru, leur rôle est là où on ne les attend pas. Les méchants sont des personnages qu’on a l’habitude de voir dans le rôle des gentils et inversement. Par ailleurs tout le côté star-système du film accroît cette impression car les personnages les plus adorés ne sont pas les plus aimables une fois le rideau baissé. Marraine la Bonne fée fait tout son possible pour que la tradition des contes soit sauvegardée, pour que les personnages gardent leur fonction dans lequel on les attend coûte que coûte, que chacun reste à sa place car c’est ainsi que le monde tourne. Il n’y a pas de questionnement ou de repositionnement. Shrek pénètre dans cet écosystème qu’il remet en question et qu’il rejette. Il renvoie ainsi un message fort : chacun peut trouver son bonheur, peu importe le regard des autres : le roi est en réalité un crapaud, la princesse est une ogresse et Pinocchio porte des culottes en dentelle et c’est tout aussi bien comme ça.

Shrek 2 est un des films qui ouvre la voie à la 3D dans l’animation du XXIème siècle. Il est, comme beaucoup le considèrent, le meilleur des quatre films et l’apogée de la licence. Se payant le luxe d’être une suite bien mieux que son prédécesseur, il engrange 900 000 000 de dollars au box-office mondial, faisant de lui un des films les plus rentables du cinéma, battant des records pour un film d’animation à son époque. Il a soufflé un vent nouveau dans ce domaine car il a su renouveler les codes. Il contraste avec Disney qui était en perte de vitesse. L’ironie de la situation, c’est que dans les années 2010, c’est Disney qui saura se relever et se renouveler tandis que Dreamworks sombrera petit à petit dans la médiocrité mais ça, c’est une autre histoire.

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