Japan Sinks: 2020, le retour tremblant de Masaaki Yuasa

Cet été, Masaaki Yuasa nous a fait l’honneur de sortir une nouvelle série : Japan Sinks : 2020. Diffusée sur Netflix, adaptée de La Submersion du Japon, un roman culte de Sakyo Komatsu et produit par le studio Science SARU. L’histoire se déroule, comme le titre l’annonce, en 2020 (décidément, cette année est maudite), à Tokyo. Un tremblement de terre submerge le pays et détruit tout sur son passage. Ayumu, une jeune athlète au futur prometteur devra apprendre à survivre dans ce monde chaotique. Entourée de sa famille, ses parents et son petit frère Go, un féru d’informatique, elle devra affronter des obstacles, qu’ils soient humains ou naturels…

Pour être tout à fait honnête avec vous, je n’ai pas lu le livre, donc ici il n’est point question de comparaison. Le roman étant publié en 1973, il est à parier que Yuasa du refaire plusieurs réajustements. Le maître n’en est pas à sa première adaptation, on peut repenser à Devilman Crybaby, toujours sur Netflix, sorti en 2016. Et comme pour l’œuvre précédente, Yuasa a modernisé le plot/set, incluant les réseaux sociaux pour le jeune Go, le fait que Kite soit sur Twitch par exemple. Ce sont des ajouts qui ne sont pas forcés et il fait simplement parti de la vie des personnages et qui permet de au spectateur de se sentir proche des personnages. Et avant tout, cela permet à Yuasa de traiter des thèmes plus actuels et qui lui tiennent à cœur.

L’univers prend place dans le Japon actuel, avec ses technologies, son avancé mais aussi avec ses menaces naturelles. En effet le pays est entre plusieurs plaques tectoniques, en proie aux tremblements de Terre, aux typhons etc. De mon point de vu, il est intéressant d’observer un auteur qui s’interroge ou dresse un état des lieux de son propre environnement et on ne peut pas dire que Japan Sinks : 2020 déroge à la règle. En effet, on ressent que c’est une œuvre purement japonaise qui parle du Japon aux Japonais. Il faut savoir que ce pays est un archipel volcanique, situé entre deux plaques tectoniques, entrainant du coup des catastrophes naturelles tel que des tsunamis et des séismes. Pour un Japonais moyen, c’est un savoir intrinsèque à lui-même, il sait que cet environnement, aussi chaleureux soit-il peut devenir hostile, cet espace fait partie de son quotidien. Il doit apprendre à vivre avec un environnement qu’il lui est autant familier que menaçant.

Les personnages évoluent dans cet espace. On y retrouve Koichiro Muto, le père de famille. Dans beaucoup d’animés, le personnage du père se retrouve absent, cantonné au rôle de salaryman, qui pourvoie à sa famille. Plus marqué par son absence que par sa présence, cela traduit surement une réalité au Japon. Cependant dans notre cas, Koichiro est montré comme un père ouvrier aimant, sur lequel on peut compter. Patriarche, il inspire la confiance et à tout le respect de tous, c’est lui qui chaperonne le groupe. La mère, Mari est plus aimante et douce, elle sait se mettre en avant quand la situation l’exige. D’origine philippine, cela se transpose sur son physique : plus mate que les autres personnages, par ailleurs son fils Go a pris cette caractéristique physique d’elle. Ayumu est introduite, dès les premières minutes de l’histoire comme une future athlète. Fille aînée, elle est montrée comme plus sérieuse, plus encline à la prudence que son petit frère d’une dizaine d’années Go, qui se montre plus spontané et fan de jeu vidéo. Je dois avouer que je suis assez contente qu’il n’en est pas fait un petit garçon chiant et désobéissant, le genre à être trop dans la spontanéité jusqu’à mettre son groupe en danger, vous voyez le genre mais finalement il a un bon dosage. Il sait se montrer ingénieux quand il le faut et être pleins de candeur au bon moment.

Autour de cette famille gravite et graviteront pleins de personnages, plus ou moins importants et surtout plus ou moins intéressant. On peut mentionner Kite, un youtubeur estonien, dont Go est fan. Personnage cool de la série (car c’est le plus charismatique, même son design est fait pour qu’on le trouve cool), il compte beaucoup sur la chance pour se sortir du pétrin, intelligent et sûr de lui il réussit plus d’une fois à s’en sortir, lui et la famille, que ferait-on sans lui. Ou encore le vieux… vieil acariâtre, qui semble aimé personne, se montre désagréable la plupart du temps mais qu’on ne peut s’empêcher de quand même apprécier (ou du moins de ne pas totalement détesté). C’est toujours le personnage le plus âgé qui se retrouve être le plus proche du personnage le plus jeune.

[Spoiler/début] Une chose qui m’a beaucoup surpris c’est le fait que le père meurt dès le début. Dans la plupart des œuvres, la disparition du père est le moment pour le héros de prendre sa place dans le monde (en mode « tuer le père »), ou alors pour laisser place à une figure paternelle naissante qui servira d’inspiration pour le héros. Et encore plus dans les scénarios catastrophes, la famille reste soudée jusqu’à la fin, les morts sont placés stratégiquement. Ici il n’en est rien. Le père meurt dès le début (épisode 2), mais ce n’est pas pour autant que Go va devenir « l’homme » de la famille et qu’il va prendre sa place. Il est intéressant de noter ce contraste. Dans une œuvre occidental standard, le père, s’il devait mourir, aurait disparu vers la fin de l’histoire, un peu avant le climax, pour laisser sa place au héros. Ici, les personnages doivent repenser leur place, la mère Mari, reprend les rênes mais tous parviennent trouver sa place. Il y a comme une « destruction » de la famille ou tout du moins, cela pousse à repenser la famille où chacun doit trouver la place qu’il veut occuper. Ce séisme secoue les repères traditionnels des personnages qui doivent s’adapter à cette nouvelle situation. [Spoiler/fin]

Au fur et à mesure des épisodes, et surtout vers la fin, un thème se dessine en filagramme. Du fait du tremblement de terre qui fracture le pays, les survivants sont livrés à eux-mêmes et ainsi la perte de repère accompagne une autre perte, celle de l’identité. Bien que les personnages restent unis et en groupe, ils sont de passages dans la vie d’autres personnes qui leurs demandent de faire des choix presque communautaires. Les personnages expérimentent un repli sur le pays malgré eux : on peut repenser à la scène où scène ou un groupe de survivants refuse de les aider car les enfants ne sont pas japonais à 100% ou encore au vieux grognon qui se montre hostile face aux étrangers et ne veut pas que Go parle en anglais, chose qui choque les jeunes générations. Ce tragique évènement n’a fait que révéler un racisme et une xénophobie latente dans le pays. De même, le tremblement de terre met en exergue la distanciation entre ces deux Japon qui s’opposent. Dès l’ouverture on nous brosse le portrait d’un Japon du monde d’avant en dévoilant dès la scène d’entrée Ayumu dans son club d’athlétisme. On ressent toute la pression qu’est mis sur cette jeune équipe se projette déjà pour les JO dans cinq ans. Le pays compte sur ses jeunes, sa relève et le plus tôt possible. Et ce message fait écho au dénouement, qui se montre bien plus optimiste. La question de savoir qu’est-ce qui fait qu’on est japonais, qu’est-ce qu’être japonais, que les personnages se posent, autant pour ceux qui sont né et grandis au Japon que pour ceux qui y sont que de passage. Dans cette atmosphère, le personnage de Kit est très intéressant, étranger lui-même et n’étant donc pas concerné par tout ça, il regarde d’un air distant et léger tous ces questionnements. Par ailleurs toutes la frustration et les problématiques intérieurs des personnages sont représentés dans une scène d’anthologie où chacun à son tour, ils se mettent à rapper leurs frustrations et leur mal être (pour les connaisseurs : cela ne vous rappelle rien ?).

Par ailleurs cette fracture se transpose directement chez les personnages et notamment chez Ayumu et Go. Elle est d’abord marquée par les très grandes différences physiques entre le frère et la sœur qui colle à leur rôle, à ce qu’on attend d’eux : Ayumu est pâle avec les traits du visage qui montre qu’elle vient de l’est de l’Asie, elle ressemble davantage à son père, de plus c’est une athlète visant les Jeux Olympiques afin de représenter le Japon, prénom typiquement japonais (Ayumu qui veut dire « marche », prénom qui d’ailleurs colle aux personnage, vu que son sport de prédilection est la course). Tandis que Go a d’avantage prit du côté de sa mère, plus typé Asie du sud-est avec sa couleur de peau mate, il ne peut pas s’empêcher de balancer des petites phrases en anglais. En plus, il est plus tourné vers les autres pays, l’étranger, la première scène dans il apparaît on le voit jouer à un jeu en ligne avec des joueurs étrangers. C’est assez de rare de voir des familles multiculturelles dans les animes ou des personnages tout bonnement étrangers. Et tout cela est abordé avec beaucoup de réalisme et avec tous les questionnements que cela engendre car Ayumu et Go proviennent de la même famille mais ne le vivent pas de la même façon. L’une est promise à représenter fièrement son pays dans les JO tandis que l’autre affirme vouloir quitter le Japon. Tous les deux représentent deux faces d’une même pièce. En prenant, ces deux cas particuliers, Yuasa s’adresse un message à tout un pays qui pour lui se relèvera malgré tout. Car c’est dans les moments les plus difficiles, quand on est poussé dans ses retranchements que l’on se révèle et surtout que l’on se relève.

Malgré tout, je ne peux faire l’impasse sur certains soucis que j’ai rencontré en visionnant cette série est l’un des d’eux se trouve être un problème de rythme. Je dois avouer que j’ai eu du mal à entrer dans la série : beaucoup d’évènements s’enchaînent trop vite, on n’a pas le temps de respirer, de comprendre voire de digérer ce qu’il se passe à l’écran ou même de s’attacher à certains personnages parce qu’ils disparaissent (oui au sens propre comme au sens figuré), aussi vite de la série. S’ajoute à cela un problème de ton quand des évènements tragiques perturbent l’histoire, les enchaînements se font de manière trop abrupte. En effet, certains morts de personnages qui, aux premiers abords semblent importants, ne sont pas assimiler et compris par les personnages (et même par le spectateur) qu’il faut que les personnages avancent et se préoccupent de leurs survis avant tout. Il n’y a donc pas le temps de pleurer les mots et c’est assez perturbant.  De plus, c’est un type survival de qui a de plus classique : les personnages marchent, arrivent à un point A, rencontrent d’autres personnages, sympathisent (ou pas), puis doivent quitter les lieux par force ou par nécessité. Cela peut paraître assez répétitif dans les premiers épisodes. Il y a un moment de creux (l’arc où ils arrivent dans un camp de réfugiés qui en réalité est le début d’une secte) pour ma part qui fut assez compliqué à gérer dans le sens où c’était du déjà vu et ce fut sans aucune surprise.  Bien que les premiers épisodes soient assez linéaires (un épisode une aventure) mais les derniers épisodes deviennent plus fluides, avec un propos qui se délite mieux. Japan Sinks : 2020 est clairement un animé qui ne s’apprécie pas dès le début, dans les 3 premiers épisodes mais qui s’apprivoise au fil du temps et dans lequel on finit par s’ancrer, avec un éveil fabuleux dans les derniers épisodes. Une fois qu’on a compris où cela voulait nous emmener il suffit de laisser transporter.

Japan Sinks : 2020 un animé qui aura malheureusement peut secouer le catalogue de Netflix cet été. Presque passé inaperçue et reçue tièdement par la critique contrairement à d’autres œuvres de Yuasa, cela peut se comprendre dans un certains. On ne peut faire l’impasse sur les difficultés de visionnages mais cela en vaut la peine car lorsque l’animé s’ouvre, tout devient magistral. On assiste à un état des lieux du Japon, de ce que peut traverser le pays, ses problématiques propres. Avec le style d’animation très brute de Masaaki Yuasa, qui se veut expressif et aérien avant d’être beau esthétiquement parlant. C’est une véritable lettre d’amour pour son pays et bien plus que ça, un message rempli d’espoir pour toute l’humanité.

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