Crisis Jung, pure chef-d’oeuvre ou simple délire psychotique?

Fraîchement débarqué sur Netflix, Crisis Jung est une création de bobbypills, un jeune studio français qui vise à créer des séries d’animation pour adultes. La série est réalisée par Baptiste Gaubert (Gobi pour les intimes) et Jérémie Hoarau écrit par Laurent Starfati et Jérémie Périn (on Y retrouve une partie des créateurs de Lastman). Elle est constituée de 10 épisodes d’environ 10 minutes. Dans un univers mêlant post-apo’ et fiction pulp, on suit Jung, un héros au cœur brisé qui part à la recherche de sa fiancée, décapitée et « capturée » par Petit Jésus. A l’aide de ses compagnons, Jung commence un long voyage jalonné d’obstacle dans l’espoir de sauver celle qu’il aime.

On est directement lancé dans l’univers sans trop d’exposition donc tout va très vite. Le rythme est effréné, il faut quelques épisodes pour apprivoiser la série et comprendre son délire. Car Crisis Jung est une expérience audiovisuelle assez spéciale. L’univers y est étrange et sanglant (ne soyez pas surpris par le nombre de personnages qui se font tuer, sans que personne ne cligne des yeux). Autant être prévenu, vous allez en voir du sang et des boyaux qui voltigent ! L’univers dans lequel est projeté Jung n’a pas de contexte ou de développement, c’est une « promenade » dans des lieux sombres, des landes désespérées. Dans ce voyage, le spectateur peut ressentir les diverses inspirations de la série du pulp avec ces monstres grotesques, la nudité et un univers très graphique en passant par le manga lorsque Jung crie le nom de son attaque ultime tel un héros de shonen ou lorsqu’il se transforme pour gagner de la force, ce qui rend un joli hommage au genre du magical girl. L’iconographie y est très forte aussi, certaines images rappellent les dessins de Moebius en version plus sombre, avec des couleurs assez saturés, fortes et unis. Ce sont des images qui marquent les esprits et deviennent presque symboliques. On peut aussi noter une certaine inspiration religieuse (de par les noms des personnages ou encore les vertus prônées), mais la série ne traite pas de religion. Elle se sert de caractéristiques religieuses pour porter son propos : l’appel à l’amour ou à la paix ou encore la manière dont la violence est présente dans l’oeuvre. Car le message de l’oeuvre prône l’amour en utilisant des manières fortes, de la violence. Il y un côté Eros et Thanatos qui s’entremêlent afin d’apporter un constat sur nos passions humaines, sur les bons côtés de l’homme comme les plus mauvais. Même la conclusion est assez osée, elle va loin et y est totale dans ce qu’elle propose, cela en devient presque « christique » dans la passion qu’elle montre.

Mais avant de parler de la conclusion, il faut revenir au commencement. Nous suivons Jung, un homme simple, il est montré dès le départ comme quelqu’un d’aimant et de doux. Il se montre plus optimiste et confiant en l’avenir que Maria, sa compagne. Par ailleurs cet optimiste va être mis à rude épreuve après l’enlèvement de sa bien-aimée. Il devra, progressivement, apprendre à se réapproprier toutes ces qualités. Jung se montre sensible par moments, il n’a pas honte de pleurer. Il est ainsi parce qu’il vit et qu’il ressent les souffrances des autres, il n’est pas indifférent face à la misère humaine. Et pour sur, il est le héros de la prophétie, il fait les choses parce qu’il doit les faire. En cela, il rappelle un peu les héros de post-apo qui agissent pour améliorer une situation car si eux ne le font pas, personne d’autre ne le fera.

Dans son périple, il fait la rencontre de personnes qui deviendront ses compagnons de route. Il est accompagné de Marie-Madeleine, est une jeune femme douce gentille, avec beaucoup de compassion qui essaie toujours de voir le bien autour d’elle, Rick, le héros au bandeau rouge, un baroudeur qui se la joue cool et Thunder Dominic, un monstre cannibale. Ensemble, ils veulent affronter Petit Jésus, un tyran qui se montre cruel et sanguinaire. Il règne en maître et effraie quiconque s’interposant face à lui.

Le monde dans lequel évoluent les personnages est clairement post-apocalyptique, désertique (cela peut faire penser à Mad Max ou à Ken le Survivant), avec un ciel constamment sombre, les terres y sont sèches, sans végétation ou animaux sauvages. Les populations sont pauvres, désœuvrées et abandonnées qui vivent sous la menace et le contrôle de Petit Jésus, à qui ils arrivent beaucoup de malheur. Une autre chose est à remarquer : la manière dont les personnages sont « genrés » est assez étonnante. Maria est la seule à être caractérisé comme femme physiquement. Par exemple, en tant que femme, elle possède des attributs féminins biologiques (des seins, une vulve) qui sont marqués et visibles alors que les autres personnages féminins ont un physique d’homme avec tout ce qui va avec mais avec une voix de femme. Ces hommes peuvent décider de devenir femme juste en le décidant et en portant un voile sur la tête, leur voix se transforme et devient féminine, ils sont alors perçus par tous comme femme. D’ailleurs, Jung lui-même apparaît comme androgyne lors de sa transformation pendant les bastons, il gagne en muscles mais aussi en poitrine.

Les autres personnages sont plus que secondaires. Même si le peuple est victime de Petit Jésus et qu’il subit de la violence gratuitement (il y a un épisode dans lequel des enfants se font démembrer) pour montrer à quel point le monde est oppressant et cruel, comme s’il n’y avait pas de justice dans ce monde, on peut remarquer que la violence peut aussi venir des hommes eux-mêmes. En effet, certains personnages masculins sont bêtes, grossiers, violents et surtout ils ont un scie électrique à la place de leur parties génitales (oui, vous avez bien lu). Cela peut paraître étrange au premier abord mais j’ai l’impression que c’est pour rendre les scènes de viols moins violentes. Et ça ajoute une certaine métaphore : leur engin est un instrument qu’ils utilisent pour faire mal et qui fait du mal, il n’y a pas de plaisir, juste de la souffrance de la victime qui retrouve découpée en deux. De plus, la scie électrique devient un symbole phallique utiliser comme arme pour détruire et assouvir l’autre. L’utilisation du viol dans les œuvres de fiction est toujours délicate, car le viol n’a que pour unique but de choquer. Dans ce contexte et de par le parti pris de la série, cette instrumentalisation fonctionne. La violence engendre la violence. S’ajoutent à cela, la misère et la tristesse qui sont présentes et profondes, tous ces éléments négatifs se transmettent et engendrent de la violence. La violence peut transformer le meilleur des hommes en monstre.

On peut remarquer la dichotomie entre le fond et la forme : la série est violente et sanglante mais traite de l’amour en montrant de la violence et du sang. Pour commencer, chaque titre d’épisode est une leçon que Jung va apprendre : « Tenderness », « Tolerance » ou encore « Compassion ». Tous les noms d’épisodes représentent des qualités, des vertus qu’il est bon d’avoir mais qui dans l’univers de Crisis Jung manquent cruellement. Jung subira des obstacles, il perdra toujours ses premières batailles ce qui le poussera à se replier sur lui-même dans des moments d’introspections. Comme s’il consultait un psychologue, ces moments lui permettant de se repenser, de réfléchir dans le monde dans lequel il vit, du rapport qu’il a avec les autres et de comment devenir une meilleure version de lui-même. C’est ainsi, qu’il comprend quelles sont les vertus qu’il faut avoir pour devenir une meilleure personne et comment rendre le monde meilleur. Chaque épisode devient une leçon pour le protagoniste et Jung incarne progressivement le changement qu’il doit être pour lui et pour les autres.

Vous l’auriez compris, Crisis Jung ne laisse pas indifférent. C’est une proposition pour l’animation française qui est extrêmement poussée et qui ne fait pas dans la demi mesure. Parfois on tombe dans l’absurde, parfois c’est choquant pour être choquant. C’est une œuvre singulière qui laissera beaucoup de monde sur le carreaux mais il ne faut pas rester sur un sentiment de perplexité, ce serait passer à côté d’une expérience unique. Elle s’adresse à un public averti qui apprécie qui ne se laisse pas rebuter par ce genre d’oeuvre et qui se laisse facilement transporté, peu importe l’oeuvre. Je pense que la série a besoin de se digérer, on ne peut pas vraiment l’apprécier sur l’instant car on est trop perplexe par ce que l’on voit mais qu’elle se laisse apprécier avec le temps. Mais une fois le voyage terminé, on est heureux de l’avoir entrepris, car il nous aura marqués. A voir absolument, pour les plus aventuriers d’entre vous.

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