J’ai perdu mon corps, un film froid et hypnotique

Sorti début novembre dans nos salles et grand gagnant du Cristal du long métrage au festival du film d’animation d’Annecy cette année, J’ai perdu mon corps est un film réalisé par Jérémie Clapin dont c’est le premier long-métrage. L’intrigue se divise en deux pour nous raconter, d’une part l’histoire de Naoufel, un jeune livreur de pizza, qui est tombé sous le charme de Gabrielle et faisant tout pour la revoir, et de l’autre, une main, détaché de son corps, qui parcourt la ville de Paris à la recherche de son propriétaire. Si le pitch de base vous a, peut-être, laissé un peu perplexe, comme moi au début, laissez-moi vous annoncer que J’ai perdu mon corps est en réalité agréablement fascinant.

Dès le départ, nous suivons, donc, Naoufel, est un jeune homme paumé. Il ne vit pas sa vie, il la subit, il subit son travail, il subit son coloc’ chiant. Le film oscille entre son présent avec sa « quête » pour changer de vie et les souvenirs de son enfance heureuse. Il y a une vraie dichotomie entre les deux, le Naoufel enfant apparaît comme rêveur, dynamique et veut croquer la vie à pleines dents tandis que le Naoufel adulte est désabusé et blasé par la vie qu’il mène. On lui a arraché son bonheur et depuis il ne fait rien pour être heureux de nouveau. En rencontrant Gabrielle lors d’une de ses courses, c’est la première fois, depuis longtemps, que quelque chose le fait rêver et surtout le fait se sentir vivant. Il fait tout ce qui est en son pouvoir pour se revoir encore une fois et se rapprocher d’elle. Le bonheur est à porter de main. En parlant de main (avouez, c’était une bonne transition), parallèlement on suit les aventures de cette main, inconnue. Si le pitch de base peut paraître étrange, il réussit à rendre cette partie du corps attachante, dotée d’un instinct et d’une intelligence, se montrant féroce face à des rats agressifs ou attendrit devant l’innocence d’un nourrisson. C’est presque une « visite » à même le sol dans un Paris urbain et familier.

Le film aborde clairement le thème de la perte. La perte est d’abord incarnée par cette main, sans corps, il lui manque sa raison d’être, le reste de son corps. Elle n’hésite pas à braver tous les dangers et parcourir tout Paris pour le retrouver afin d’avoir, à nouveau, un sens à son existence. Pour Naoufel aussi, la perte le marque profondément, c’est ce qui a bouleversé sa vie et ce qui le conditionne à se penser condamné, se plongeant dans une vie de solitude, sans amour, sans que personne ne semble se soucier de lui. Les deux êtres sont solitaires, tous deux sont à la recherche de quelqu’un ou quelque chose qui les complète. Par ailleurs, le deuil accompagne et approfondit aussi cette thématique de la perte. Dès le titre « J’ai perdu mon corps », on a l’impression que l’on parle de quelqu’un, c’est un titre étrange qui n’apparaît pas comme étant logique au premier abord mais qui laisse planer plusieurs interprétations. Qui parle ? Est-ce Naoufel ou le propriétaire de la main ? Est-ce une personne morte qui parle depuis l’au-delà ? Mais on suit le parcours de Naoufel qui passe de sa léthargie endeuillée à son envie de se relever et de se battre afin de changer les choses. Par ailleurs, dans le film, le pôle nord est utilisé comme la métaphore d’une échappatoire, un ailleurs rêvé et fantasmé, loin de la vie parisienne qui n’a plus de sens. La banquise qui est blanche , vaste et vide contraste avec la ville urbaine, grise et grouillante de monde. Même l’igloo est perçu comme un cocon qui protège Naoufel et Gabrielle du monde extérieur. Le jeune homme qui s’était perdu et avait perdu une première fois pour mieux se retrouver et tente de donner un sens à sa vie, bravant sa destinée.

Je ne peux pas chroniquer ce film sans critiquer la musique. Composée par Dan Levy, la bande-son est tout bonnement envoûtante. Il est assez rare en France que l’on compose des thèmes musicaux marquants pour des films mais pour ce dernier il y a une véritable identité musicale remarquable. Les différents thèmes sont accompagnés de cordes, de pianos et de flûtes qui s’harmonisent pour créer un rythme planant et aérien. Il existe une vraie sonorité, le thème principal est répétitif mais de la bonne manière, ça en devient presque hypnotisant. Cela donne envie de fermer les yeux les et de s’imaginer dérivé sur une banquise (ceux qui ont vu le film comprendront parfaitement où je veux en venir). De plus il y a travail sonore avec le magnéto qui est plaisant à écouter. Le film mélange habilement la 2D et la 3D pour un rendu léché et épuré.

Vous l’auriez compris, J’ai perdu mon corps est un film qui m’a agréablement surprise par sa justesse et sa douce mélancolie. C’est une histoire qui marque intérieurement et dont on ressort transporter. Malheureusement comme beaucoup de films d’animation français visant un public adulte, il est assez mal distribué et ne connaît pas le succès qu’il mérite. Si cette critique vous a plu, n’hésitez pas à aller voir ce film tant qu’il est distribué en salle. Il est toujours bon de soutenir ce genre prise de risque.

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